La Trinité en Martinique

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LA CANNE ET SA TRANSFORMATION.

L' USINE DU GALION

Tous les ans, à la même époque, à la période de carnaval, La Trinité change de physionomie.

L’usine du Galion, dernière usine sucrière de l’île, se réveille et le panache de fumée de sa cheminée fait partie du décor pour plusieurs mois.

Sur les routes et les chemins, nous ne nous déplaçons plus entouré de murs de végétation qui peuvent atteindre 4 m de haut, les paysages se dévoilent, la récolte de la canne a commencé.



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Mais avant un peu d'histoire.

La canne à sucre (Saccharum robustum), serait originaire de Nouvelle-Guinée (Océanie).

Le brassage des populations dû aux guerres et aux échanges commerciaux, participa largement à son expansion vers les Nouvelles Hébrides, la Nouvelle Calédonie, les Célèbes, Java, Bornéo, l'indochine, l'inde et la Chine.

Environ 700 ans après JC, les Arabes la découvre en Perse et ramènent les premiers plans vers l'Europe du sud et l'Afrique.

C'est le début d'une histoire qui va bouleverser le monde.

Au cours du VIIIème siècle, ils l'implantent en Egypte, en Syrie, en Afrique du Nord et en Espagne du Sud.

L'Europe du nord ne la découvre qu'au XIème siècle lors des croisades.

Au XIVème siècle, la canne à sucre est cultivée dans l’archipel grec, en Sicile, dans le sud de l’Italie, et même dans le midi de la France.

A cette époque, Venise est la capitale sucrière de l’Europe.

En effet, le commerce et la livraison de sucre entre le Moyen-Orient et l’Europe est presque exclusivement dans les mains des marchands Vénitiens.

Au XVème siècle, désireux de se libérer des producteurs méditerranéens, l’Espagne et le Portugal importent la canne à sucre dans leurs possessions d’Afrique.

Ainsi, vers 1420, la canne est introduite dans l’île de Madère, vers 1460 aux îles Canaries et aux Açores.

Lisbonne prend alors le pas sur Venise en matière de raffinage.

La canne dans les Amériques.


Christophe Colomb, lors de son deuxième voyage en 1493, introduit la canne à sucre outre l’océan atlantique.

Des plantes provenant d’ Espagne sont cultivées pour la première fois à Hispaniola (République Dominicaine et Haïti) mais la plantation est détruite par un cyclone.

Une seconde tentative en 1509 permet une première récolte et une expansion de sa culture.

Grâce aux navigateurs espagnols et portugais, la culture de la canne se répand dans les îles tropicales : Porto Rico, Cuba et la Jamaïque.

En 1520, la canne se cultive au Mexique.

En 1548, elle est importée au Brésil depuis l'île de Madère par les Juifs expulsés du Portugal par l'inquisition.

Durant le premier siècle de la colonisation, ils sont les plus actifs dans la conquête du marché du sucre, ils deviennent propriétaires d'immenses plantations et contrôlent le commerce du sucre au Brésil.

Lorsque l'Inquisition les rattrapent au Brésil portugais, ils s'éxilent ou sont arrêtés, leurs biens confisqués.

Le Brésil hollandais devient le seul centre sucrier du Brésil.

En 1630, les Hollandais occupent la province de Permanbouc, appartenant aux Portugais. La population juive de cette région reprend son activité sucrière.

Lorsque les Portugais réoccupent la région, en 1654, les Juifs sont expulsés, La majeure partie d'entre eux cherchent refuge en Guyane et aux Antilles.

La culture de la canne à sucre s’est vite répandue au Pérou, au Brésil, en Colombie et au Venezuela.

En 1670, les Jésuites introduisent la culture de canne à sucre en Argentine et l’apportent en Louisiane, en Floride et au Texas.

La canne Martinique et en Guadeloupe.

Lors de l'arrivée de Juifs du Brésil à la Martinique et à la Guadeloupe, le Père du Tertre nous raconte :

à La Martinique : «... un navire de 1 400 tonneaux fit voile vers nos isles et aborda à la Martinique (1654).

Les chefs vinrent faire la révérence à M. du Parquet et le supplièrent en même temps d'agréer qu'ils habitassent dans son isle, aux mesmes conditions et redevances que les habitants François, M. du Parquet y estant tout disposé, mais les RRPP Jésuites lui ayant remonstré qu'il n'y avait rien de plus contraire aux intentions du Roi, il se résolut avec bien de la peine de le refuser...»

à la Guadeloupe : «... M. Hoüel les ayant fort bien reçus, leur accorda leur demande avec beaucoup de joie. Deux autres grands navires vinrent mouiller la nuit suivante... Le même jour, deux autres grands navires abordèrent

à nouveaux à la Martinique :
«... Peu de temps après, un grand navire arriva (du Brésil) rempli de Juifs, le tout faisant 300. M. du Parquet reçut ceux-cy à bras ouverts !»

C'est à cette manière que la production de sucre remplace celle du tabac.

En 1661, il y a 71 moulins à sucre à la Guadeloupe, et un peu moins à la Martinique.

En 1671, on compte à la Martinique 111 moulins avec 6 582 ouvriers, en 1675, il y a 172 moulins.

Toute bonne chose ayant une fin,en août 1685, Louis XIV signe un édit intitulé « le Code Noir», dont l'article premier stipule :
«... enjoignons à tous nos officiers de chasser de nosdites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.»
Les Juifs partent donc pour l'île de Curaçao, et l'activité sucrière passe aux mains des Français.

La suite et les conséquences, nous les connaissons et ce n'est pas le propos de cette page.

L'usine du Galion.

Au 18ème siècle, l'habitation " Le GALION " située à l'embouchure de la rivière du même nom appartient comme toute la région à la célèbre et puissante famille des Dubuc.

On ne sait pas exactement quand les deux habitations sucrières contigües " Galion " et Grands-Fonds " sortent du patrimoine des Dubuc mais en 1842 elles sont la propriété d'un certain Jacques-Marie LALANNE.

A la mort de ce dernier, les habitations sont mises en vente aux enchères.

Jean Emile MERLANDE et Paul LALANNE (on ignore s'il est ou non apparenté au défunt), propriétaires à Saint Pierre, se portent conjointement acquéreurs.

Les propriétés sont grévées d'hypothèques et ils doivent faire appel pour se procurer les moyens de les acquitter à un négociant de Saint-Pierre : Eugène Eustache.

En contrepartie, ils doivent lui abandonner l'administration des exploitations jusqu'au remboursement intégral de leur dette.

Vers 1861, Eugène EUSTACHE envisage de créer sur ses terres une usine car les vieilles habitations sucrières vivent leurs dernières années.

L'Etablissement est construit sur l'habitation " Grands-Fonds " mais s'appelle " Usine du Galion ".

Il est équipé par la maison CAIL (spécialiste en matériel pour les usines sucrières) et Eugène EUSTACHE empruntera 1 200 000 F à la Société du Crédit Colonial.

Grâce au profit sucrier des années 1870, il peut rembourser son emprunt par anticipation.

Pour assurer l'approvisionnement en cannes de son usine, il cherche à se constituer un domaine agricole propre.

Il rachète systématiquement toutes les habitations qui sont mises en vente autour de Grands-Fonds Galion : Bord-De-Mer, Desmarinières, Morne-Galbas, Malgré-Tout, Fonds Galion et Mignot.

Il se trouve ainsi à la tête d'un vaste domaine de 2 344 ha disposé en arc-de-cercle autour de la Baie du Galion et fournissant toutes les cannes nécessaires au bon fonctionnement de l'usine.

Eugène EUSTACHE meurt le 6 mars 1883, à la veille de la grande crise qui frappe l'économie sucrière antillaise.

Le Galion et la grande crise sucrière (1884-1905)

EMILE BOUGENOT, gendre d'E. EUSTACHE, est chargé, à sa mort, de la gestion de l'usine.
On sait aujourd'hui qu'il est le plus grand nom de l'histoire économique de la Martinique entre 1870 et 1890.

Il est né en 1838 dans un petit village de la côte d'or, issu d'un milieu paysan aisé, il poursuit des études d'ingénieur et entre en 1859 au service de la Maison CAIL.

L'année suivante, il est envoyé à la Martinique pour diriger le montage de l'installation de l'usine de Lareinty ; C'est à lui que E. EUSTACHE fait appel pour monter l'usine du Galion.

Il épouse la fille du propriétaire.

Les années suivantes sont celles d'une ascension sociale et patrimoniale rapide.

Sur les 21 usines sucrières en activité dans la 2ème moitié du 20ème siècle, il a été gérant de 9, actionnaire de 15, et copropriétaire de celle du Galion, touchant ainsi des revenus importants.

E. BOUGENOT a les connaissances techniques qui lui permettent de s'imposer dans le milieu créole.

Il bénéficie de la conjoncture économique en hausse mais c'est surtout, un gros travailleur exigeant envers lui-même comme envers les autres, qui sait tirer parti de toutes les opportunités qui s'offrent à lui.
Lorsqu'il devient propriétaire du Galion, il abandonne la direction de toutes les autres usines.

Il confie en 1892 l'administration de l'usine à Joseph de LAGUARIGUE, un blanc créole de la Trinité et rentre définitivement en France d'où il continue à suivre la gestion de son usine.

La crise prend fin autour de 1905.

La production sucrière du Galion se solde par des bénéfices dès les années suivantes, d'importants investissements sont réalisés pour augmenter la capacité de broyage, renouveler le matériel et les plantations sur lesquelles on remplace la vieille canne dite " D'OTAITE " par une nouvelle espèce la BIG TANA.

Evolution et problèmes de 1905 à 1939

Avant la 1ère guerre mondiale, la demande en alcool (fabrication des explosifs) est très forte.
Beaucoup d'usines négligent de plus en plus la production de sucre pour se consacrer à celle du rhum plus rémunératrice.

On assiste alors à un effondrement de la production sucrière à la Martinique.

Il semble cependant que la politique de production au Galion était plus prudente et n'a servi qu'à rentabiliser l'exploitation.

Son chiffre d'affaires est multiplié par 5 et son bénéfice par 7,8 au cours de la période.

La fin de la guerre entraîne un effondrement de la production du rhum et l'instauration du contingent réparti entre les usines. De nombreux petits distillateurs finissent par être ruinés.

Au Galion, cette crise se traduit simplement par un manque à gagner.

A partir de 1920, la consommation métropolitaine s'accroît non seulement en rhum mais surtout en sucre à la suite de la destruction des industries betteravières du Nord et de la Picardie.

Le Galion accroît sa production et sa productivité par la modernisation du matériel (reconstruction des voies ferrées, renouvellement du matériel roulant, introduction de nouvelles espèces de cannes).

Ainsi l'année 1925 est marquée par l'établissement de records qui ne seront pas battus avant le boom de la décennie de 1950. (4 725 000 F de bénéfices pour le Galion en 1925, soit un rendement financier de 90 %), mais aussi par le décès d'Emile Bougenot.

Après 1926, l'activité du Galion retrouve une vitesse de croisière plus normale, sous la pression des usines métropolitaines rétablies, l'expansion martiniquaise s'arrête, la production se stabilise.

Après cette même décennie de 1920, commence la 3ème génération de l'histoire du Galion. Après la disparition d'E. BOUGENOT et de J. de LAGUARIGUE, les cohéritiers conservent le domaine en indivision, la direction effective est assumée par Carl PELLE et l'administration par Louis de LAGUARIGUE, fils du précédent administrateur.

La crise mondiale (1930 - 1939) provoque une récession, le manque à gagner du Galion est impressionnant : c'est le sucre qui est surtout responsable du recul (son coût de production restant constamment supérieur à son prix de vente).

Le Galion parvient tout de même à équilibrer ses comptes de fabrication grâce aux sirops.

Malheureusement, les cours diminuent eux aussi entraînant des pertes en 1934 et 1935 (imputables en partie à des erreurs de gestion).

Les résultats sont donc catastrophiques pour le sucre mais sont finalement compensés par les profits réalisés sur la fabrication du rhum particulièrement du " Grand Arôme " pour lequel le Galion jouit d'un quasi-monopole.

La crise frappe surtout les petites distilleries dont le nombre tombe de 155 en 1930 à 120 en 1937.

La reprise survient à partir de 1937 et sera extrêmement vigoureuse jusqu'à la 2ème guerre mondiale.

Si le secteur sucrier antillais bénéficie d'une conjoncture internationale favorable (reprise économique générale dans les pays Capitalistes, contingentement de la production, déficits répétés de la production betteravière) au Galion, comme ailleurs, on met en œuvre une politique systématique d'accroissement des rendements.

De nouveaux moulins et des générateurs plus puissants sont installés, le matériel de cuisson et d'évaporation est renouvelé, une nouvelle espèce de canne plus riche en saccharine, la BH 10-12 est introduite sur les plantations où l'usage du tracteur et le labourage mécanique s'étendent ; l'emploi des engrais devient systématique.

Les petits enfants de Carl PELLE hériteront de l'usine et du domaine foncier, entre autres, en 1949.

En 1958, ils constituent une SCI nommée "Exploitation Agricole du Galion" dont le siège social se trouve à l'habitation du Galion à La Trinité, son objet est "l'administration du domaine agricole du Galion ..."

Cette société comporte une assemblée générale des actionnaires et un conseil d'administration, émanation du premier organe.
L'activité de l'usine du Galion est indépendantede celle de l'Exploitation agricole du Galion.

L' usine sort du patrimoine des héritiers BOUGENOT


En 1973, le groupe Rémy-Cointreau, se porte acquéreur des usines Saint James à Sainte Marie, et de l'usine du Galion.

En 1984, le groupe cède l'usine du Galion aux collectivités territoriales, il est constitué d'une Société Anonyme d'Economie Mixte sous l'appellation SAEM Production Sucrière et Rhumière de la Martinique.

S'ensuit alors une vingtaine d'années de difficultés et de déficits, l'activité de cette usine n'a pu être maintenue que grâce à l'injection massive et régulière de fonds publics.

En 2003, un accord cadre est signé entre les actionnaires de la SAEM PSRM (conseil général, conseil régional, état, communes, ...) et la COFEPP pour concrétiser l'entrée de cette dernière dans le capital de la SAEM PSRM à hauteur de 20% dans un premier temps, puis 15% supplémentaire dans un deuxième temps.

Il est demandé à cette occasion à la COFEPP de prendre une part active à la gestion de cette structure.
La COFEPP, Compagnie Financière Européenne de Prise de Participation est la holding (société mère) de LA MARTINIQUAISE propriétaire de Dillon, Depaz, Négrita, etc. Elle n'est rien moins que le 3ème groupe de spiritueux (alcools) français et aussi le 1er client de la SAEM PSRM. Intéressée par le « potentiel de développement offert par le site de La Trinité », cette compagnie y envisage :
  • la mise en place d'une unité bagasse-charbon, qui fournirait près de 20% de la production d'électricité de la Martinique.
  • la création d'une distillerie de rhum traditionnel de sucrerie (RTS).
  • divers investissements, etc.

La SAEM du Galion devrait alors se recentrer sur la seule activité de production sucrière. Quant à la production de RTS, elle devrait être gérée par une nouvelle société, chargée de l'exploitation de la future distillerie.

Cette même année 2003, un projet voit le jour au ministère de l'industrie dirigé par Mme Nicole FONTAINE pour la création d'une centrale thermique (dite de pointe) au Fioul en Martinique afin de répondre à la consommation croissante d'électricité.

Une société, la Compagnie de Cogénération du Galion (créée en juillet 2004), soumissionne et remporte l'appel d'offres avec un projet adossé à l'usine du Galion pour une unité de production de vapeur et d'électricité (Cogénération).

Cette société, la CCG, est la propriété à 80% de la Séchilienne-Sidec et à 20% de la COFEPP.

En 2007, cette centrale est inaugurée et commence à produire de l'énergie électrique.

Au-delà de ses caractéristiques propres, l'histoire du Galion apparaît comme un bon résumé de celle du secteur sucrier martiniquais en général, depuis les années 1870.



Sites qui m'ont permis d'élaborer cette page :
Académie de la Martinique.


Bibliographie :

Emile BOUGENOT : Sucre et industrialisation à la Martinique de 1860 à nos jours de M. Emile EADIE.